Rêver mais à quel prix ? – Nawel El Korchi

Mar 22 • Non classé • 1369 vues • Un commentaire sur Rêver mais à quel prix ? – Nawel El Korchi

Rêver mais à quel prix ?

Nawel El Korchi

 

Je m’appelle Soutan.

 

Vous allez vous demander d’où vient ce nom, « Soutan ». Il est originaire du Mali.

Le Mali, mon beau pays, mon beau pays où se trouvent peut-être encore mes amis et ma famille. Sont-ils toujours en vie ?

 

Je me suis retrouvée en Belgique à l’aéroport de Zaventem pour la première fois le 18 janvier 2015.

 

Toute une vie anéantie, toute une vie laissée là-bas, à cause de ces personnes qui disent appartenir à une religion mais qui massacrent des centaines de citoyens, qui, eux, sont innocents, qui, eux, sont véritablement religieux.

 

J’ai quitté mon pays, ma patrie pour un avenir que je croyais meilleur, sans pièges.

 

Mais non ! Illusions…

 

Vous ne comprenez rien, c’est ça ? Vous vous demandez comment j’ai pu en arriver là ?

Je vais vous raconter mon histoire qui, bien qu’elle soit triste, est malheureusement réelle.

 

BRUXELLES : 18 janvier 2015

J’étais épuisée après onze heures de vol, de panique… à me demander si j’avais fait le bon choix.

Celui de fuir. Non, fuir n’était pas le bon mot. C’était le choix de partir, de m’envoler.

Je dus vite me convaincre que j’avais été obligée de plier bagages, de disparaître.

Je pensais à ma famille que je chérissais tant, que j’admire et qui me manque tellement. Je devais arrêter de penser à eux, sinon mon cœur allait faire demi-tour. Cette douleur m’était insupportable, c’était comme un morceau de fer chauffé à blanc contre mon cœur.

 

 

MALI : 2012

C’était un jour ensoleillé dans la petite ville de Gao au Mali. Mais tout cela n’était qu’une façade car à l’intérieur des gens il pleuvait ; ils étaient tellement tristes. C’était comme deux visages, comme si Dieu voulait montrer que la belle vie était ailleurs, loin du village natal de Soutan Maybou.

C’était la tristesse qui régnait dans cette région, mais aussi, et surtout, la peur.

La veille, le 23 janvier 2012, il y avait eu des échanges de tirs entre les soldats maliens et les djihadistes.

Mais pourquoi font-ils tout ça ? Ne savent-ils pas que le Mali est un pays religieux ?

 

BRUXELLES : 2015

J’étais arrivée à l’aéroport de Zaventem. Le cœur lourd, rempli de tristesse mais aussi de peur. Ma seule priorité était de survivre dans ce pays que je ne connaissais pas. Je pris mon petit bagage et je me dirigeai vers la douane. Je n’avais qu’un visa de 3 mois. Comment ne pas laisser paraître sur mon visage que j’allais probablement devenir une immigrée illégale, sans papiers ? Allais-je m’en sortir ?

MALI : 2012

Soutan était une jeune fille très serviable. Elle aidait tout le temps sa mère.

Le pays était en deuil, c’était la misère. Mais cela ne l’empêchait pas de rêver. Elle voulait franchir les frontières, voyager, parcourir le monde pour finalement atterrir en Europe.

C’est ce rêve qu’elle voulait à tout prix réaliser.

Très vite, elle fut rattrapée par la réalité, par les pleurs de sa mère et le silence de son père.

 

BRUXELLES : 2015

Peut-être que mon rêve allait se produire. J’étais en Europe quand même. Ce continent qu’on envie tellement là-bas. Au Mali, venir en Europe, nous le désirons tous.

J’avais tant rêvé de voler jusqu’à ce territoire qui à mes yeux était en forme d’étoile.

L’étoile de l’espoir.

Je fus rapidement rattrapée par la réalité, encore une fois.

 

– « He ! Avance sale négresse ! On n’a pas tout ton temps ! »

 

Sommes-nous réduits à ça aux yeux du monde, à des « sales nègres » ?

Parfois, je me demande si l’esclavage n’a pas suffi.

 

MALI : 2012

Soutan Maybou devait se lever tôt et parcourir 10 kilomètres pour aller chercher de l’eau. Chaque jour c’était un travail acharné qui l’attendait.

Elle n’avait ni frère, ni sœur. Elle n’avait aucune aide familiale et n’avait pas beaucoup d’amis.

BRUXELLES : 2015

J’avais dormi dans un petit hôtel miteux près de la gare. Je n’allais pas me plaindre car pour moi c’était déjà le grand luxe.

Je me suis levée de bonne heure afin de me trouver un travail. Pour essayer de commencer un semblant de nouvelle vie.

 

MALI : 2012

Cette future femme était une grande rêveuse. Elle parlait tout le temps de l’Europe. Contrairement aux autres, elle ne rêvait pas de devenir une grande chanteuse, ou une danseuse … Rien de tout cela. Elle voulait devenir une grande mathématicienne. Elle rêvait de jongler avec les chiffres.

C’était une jeune femme respectueuse, elle avait tout pour elle. La seule chose qu’on pouvait lui reprocher,  c’était d’avoir la tête dans les nuages, dans les étoiles.

Peut-on reprocher à quelqu’un de rêver ?

 

BRUXELLES : 2015

J’avais lu un article dans le journal « Métro ». Cet article était écrit de manière à ce qu’on ne le voie pas, comme s’il servait à remplir un vide sur une page couverte de publicités. Pour moi, c’était une grande révélation, comme un message venant de Dieu. C’était un poste pour devenir comptable. A vrai dire, je ne savais pas très bien vers quoi j’allais. Mais c’était un bon début.

Je pris mon courage à deux mains et j’appelai. Mon cerveau n’avait fait qu’un tour. Je pensais déjà à la suite, à entreprendre des études, à trouver un toit.

Mes économies allaient bientôt expirer.

À cet instant, je croyais en tout. Je me disais que depuis mon arrivée ici, tout n’était qu’un malentendu. Je croyais pourtant en l’Europe.

Avais-je été stupide d’y croire, de m’enflammer ainsi ?

 

MALI : 2012

Les djihadistes avaient encore frappé, ce n’était plus qu’une question de jours avant que cela ne devienne une question de vie ou de mort.

Le peuple devait se cacher. Dans les brumes de poussière on ne pouvait plus rien discerner.

Dieu qui avait créé la terre en 7 jours, qui avait créé de belles choses, avait fait du Mali à cet instant une terre de désespoir.

C’était la grande panique et pour une fois, malheureusement, Soutan ne rêvait pas.

 

BRUXELLES : 2015

J’obtins un entretien.

Dans une salle d’attente, j’étais la seule femme et la seule étrangère.

 

  • « Bonjour Monsieur …. Heu … Madame Soutan. »

 

Le patron avait une drôle de tête et je me sentais humiliée, abaissée avant même qu’il ne me parle. La première question qu’il allait me poser n’allait pas arranger la situation.

 

  • « Je … je ne savais pas que les femmes aimaient les chiffres. Vous … vous avez vos papiers ? »

 

Aucune autre question ne fut posée. Ce fut la fin de l’entretien et surtout de mes rêves.

Etait-ce à cause de ma couleur, de mon sexe, mes origines ? J’étais désespérée.

Tous mes rêves anéantis, détruits par un seul homme, qui n’avait même pas cherché à me connaitre. Ces gens qui jugent sans même savoir, qui jugent selon l’apparence.

J’avais l’impression d’avoir trois étiquettes sur mon visage :

 

FEMME – NOIRE – et IMMIGRÉE SANS PAPIERS.

 

Savent-ils tout ce qu’on subit là-bas ? Qu’on vit dans la peur, la misère …

 

MALI : 2012

Sommes-nous réduits à ça ? Par des gens qui tuent pour le plaisir.

La famille Maybou devait se cacher comme tout le village d’ailleurs. Les villageois étaient dans une position d’impuissance, c’était la panique. Tout ce qu’ils pouvaient faire c’était prier. La moitié du village se cacha dans un supermarché. De loin on entendait des coups de feu, des cris de femmes et d’enfants.

Soutan partit se cacher dans un puits, comme le lui avait indiqué son père.

 

BRUXELLES :2015

Cela faisait un mois que je cherchais du travail. Je voulais juste donner un sens à ma vie.

Je n’avais plus d’argent en poche ni nulle part où loger.

Je me suis retrouvée du jour au lendemain à la rue.

Comment leur dire que l’Europe n’est pas comme dans nos rêves ? Que parfois il est préférable de se contenter de rêver ?

Comment dire à ces jeunes qui attendent l’évènement de leur vie pour venir ici, qui se privent de choses merveilleuses juste pour pouvoir se payer ne serait-ce qu’un billet d’avion, que le rêve est ailleurs ?

 

MALI : 2012

Ils les avaient trouvés ! Ils les avaient trouvés. C’était atroce. Il y eut des dizaines de morts et de blessés. Les tirs retentissaient à travers les rayons du supermarché. Des femmes, des hommes, des enfants tués. Eux qui n’ont même pas pu voir le monde, coincés entre les frontières sordides du Mali.

La mère de Soutan savait qu’elle n’avait probablement aucune chance de s’en sortir, mais une part d’elle était soulagée parce que sa fille n’était pas là, dans tout ce cinéma.

Ce sentiment, seules les mères pouvaient le comprendre. Elle allait s’en sortir, oui. Sa fille allait s’en sortir. Elle se répétait cela sans cesse. Dieu était grand !

Elle n’entendit plus qu’une détonation. Puis plus rien.

 

BRUXELLES : 22 MARS 2016

J’étais dans ce fameux métro à Maelbeek. Qui aurait cru que le fait de monter dans cette rame allait causer le traumatisme de plusieurs vies, dont la mienne ?

J’étais blessée. On m’avait emmenée à l’hôpital.

Comment aurais-je pu savoir que l’action d’un honnête citoyen allait ensuite causer mon malheur ? La chose que je redoutais le plus depuis mon arrivée.

 

On m’a informée que c’était encore ces mêmes djihadistes. Alors quoi, nos pays ne suffisent plus ?

S’ils se disent appartenir à la religion, pourquoi n’ouvrent-ils pas le livre sacré, celui de ma religion ?

Pourquoi, pourquoi cette violence ?

 

À l’hôpital, les policiers m’attendaient à mon réveil et je compris directement.

Un document officiel, des cachets, des tampons. Un avis d’expulsion.

Ce fut un retour vers la réalité.

 

Avais-je fait quelque chose de mal ? À part rêver de fuir les armes et la violence.

 

Je suis Soutan Maybou et mon seul crime est d’avoir fui mon pays en guerre.

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Une réponse pour Rêver mais à quel prix ? – Nawel El Korchi

  1. Sabine Dannau dit :

    Très émouvant, article qui fait réfléchir!!

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